les corbeaux de broich

 

LES CORBEAUX DE BROICH

 

 

« Broich » est un vieux château au pays de Montzen, fréquenté jadis par les corbeaux qui se plaisaient à nicher dans les hauts arbres de la région et faisaient les délices des friands de jeune volaille, en particulier de certains amateurs de la ville, qui, chaque année, au printemps, venaient s'en approvisionner. Mais à la campagne on n'imaginait pas qu'on pouvait se régaler de friture de jeunes corbeaux, auxquels on attribuait plutôt l'art de déceler des faits inavoués ou restés cachés. Lisez…

Le châtelain de l'époque, le sieur von Broich, avait, parmi son personnel, un jardinier célibataire et une cuisinière qui ne manquait pas d'attrait. Le jardinier avait beaucoup à faire à la cuisine. Il devait, en outre, fournir légumes et fruits et il en assurait les livraisons avec d'autant plus de ponctualité qu'il nourrissait des intentions de mariage. Il se préparait même à faire une déclaration d'amour, en bonne et due forme, à la cuisinière, qui avait de longue date deviné ses approches. Cependant, elle avait toujours opposé à son prétendant un silence que celui-ci ne semblait pas vouloir comprendre, jusqu'au jour où elle lui fit comprendre clairement qu'elle ne tenait plus à le voir en dehors des heures de service. Il encaissa le coup, puis se retira en claquant la porte. Personne ne s'était rendu compte de l'aventure et dans la suite les visites se limitèrent au strict nécessaire.

L'hiver touchait à sa fin laissant ça et là quelques flaques de glace et de neige, mais couvrant au lever du jour et à la tombée de la nuit, le paysage d'une épaisse couche de brouillard. C'est par ce temps qu'un dimanche matin, la cuisinière se rendit à la première messe.

Sans arrière pensée, elle suivait le sentier habituel, lorsque tout à coup, elle fut surprise par le jardinier qui la poignarda de plusieurs coups de couteau. Sans le moindre cri, elle s'écroula, mortellement touchée dans la région du cœur. Le meurtrier ne perdit pas son temps. Il prit sa victime par les pieds et la traîna une centaine de mètres plus loin dans une dépression de terrain. Puis, il s'en fut, en vitesse, à la première messe aussi, mine de rien.

Au château, on s'apprêtait à dîner, mais rien dans les marmites, rien dans les plats. Une des servantes était dans tous ses états. Contrairement à l'habitude, on n'avait pas vu la cuisinière en chef de toute la matinée. Il fallut bien avertir la maîtresse de maison qui n'en fut pas moins étonnée. Le châtelain rassembla son personnel et l'envoya au village signaler la disparition de la cuisinière aux autorités. Sans tarder, le garde champêtre se rendit au château et se mit à interroger les maîtres, le jardinier, la servante…le personnel, quoi ! Tout le monde savait que la cuisinière s'était rendue de grand matin, selon son habitude, à la première messe. Mais on ne l'avait plus revue depuis. Le garde poussa son enquête plus loin dans le voisinage et le jardinier prêta volontiers son concours avançant même des soupçons, appuyés de quelques conseils. Tout cela sans succès et à la nuit tombante, le garde rentra bredouille au village.

Le lendemain, au cours d'une randonnée à travers ses prairies, le fermier trouva la malheureuse dans le talus où elle avait été traînée. Et c'est ainsi que toute la population fut au courant du crime. 

Pour quel motif ? Histoire d'argent ou d'amour ! L'auteur ? Sans doute un amoureux évincé. Le jardinier, pensait-on. Mais non, on n'avait jamais entendu parler d'une aventure de cet homme plutôt sombre et, de plus, il avait spontanément prêté son concours aux recherches. Le lendemain matin, la police judiciaire était sur les lieux pour un supplément d'enquête et après quelques interrogatoires, s'en retourna en silence, sans soupçon ni arrestation.

A la campagne, pareil évènement souleva évidemment grosse émotion. Une foule énorme assista aux funérailles et conduisit la malheureuse victime à sa dernière demeure. Puis les gens s'en furent, par quelques groupes qui s'attardèrent à commenter la tragique histoire. Quelques hommes cependant, parmi lesquels le jardinier, se dirigèrent vers le café tout proche, pour continuer la conversation entamée sur la rue. On ne comprenait pas pourquoi la police ne soufflait mot et n'était sur aucune piste.

« Oh ! Ce n'est pas la première fois, fit remarquer un fermier, qui ne manquait ni de bon sens ni d'humour, que la Justice reste muette et dans ce cas, les corbeaux se chargeront bien de tirer les chose au clair. Sur ce, on se sépara.

Les semaines passèrent emportant avec elles le secret de la fin tragique de la cuisinière, bientôt oubliée. Pourtant, quelqu'un ruminait en son for intérieur la réflexion du prophète de malheur, l'esprit obsédé de fantômes et de corbeaux… 

Après l'été, l'automne et la récolte assura au jardinier et à un jeune aide, suffisamment d'occupation. La cueillette des fruits touchait à sa fin pour le grand bonheur du garçon dont le patron n'était guère loquace. A quoi le père du gamin avait-il bien pensé quand il l'envoya chez un tel être ? L'homme semblait comme possédé du démon : marchait tête baissée et dos courbé. Il se traînait d'un quartier à l'autre, sans un mot. Il ne parlait que pour commander sur un ton hargneux. Parfois, son regard donnait dans le vide et le jardinier se mettait, alors, à trembler de tous ses membres pour s'écrouler finalement en transe.

L'approche de la Toussaint amène d'habitude un temps sauvage. Le vent soufflant en tempête, la chute des feuilles, le vol précipité des corbeaux rendaient le jardinier particulièrement nerveux à tel point qu'il se tirait la casquette sur les yeux et se bouchait les oreilles pour ne rien voir ni entendre courant même parfois se cacher dans les buissons non loin et en revenir tout fourbu.

e spectacle convainquit le jeune apprenti que son maître ne devait pas avoir la conscience en paix. Une chose l'intriguait : que signifiaient ces allées et venues sauvages vers les buissons ? Il avait bien l'intention de voir ce que le jardinier pouvait manigancer dans son repaire. Mais il fallait agir prudemment. L'occasion se présenta lors d'une nouvelle bourrasque où le jardinier recommença ses manœuvres. Le jeune homme le suivit à bonne distance et à son insu jusqu'à proximité de l'étang et des grands arbres au milieu desquels les corbeaux étaient le jouet du vent. 

De son observatoire, il voyait notre homme gesticuler et lever les poings vers les oiseaux tout en criant plein de rage : « Sacrée volaille, j'en ai assez de vos cris : si jamais mon forfait vient à jour, vous me le payerez de votre sang ! »N'étant au courant de rien, l'apprenti crut évidemment que son chef avait perdu la tête et fila tout droit à la maison. Rentré chez lui, il raconta à son père ce qu'il venait de voir et entendre. Ahuri, celui-ci se souvint de la conversation au café. Il ne réfléchit pas longtemps et s'en fut en toute hâte au château pour dire ce que son fils venait de lui raconter.

Le lendemain, les gendarmes vinrent arrêter le jardinier qui n'opposa aucune résistance. Au tribunal, il reconnut les faits. Ainsi, la condamnation aux travaux forcés à perpétuité lui permit d'expier son crime, mais pas d'éliminer la légende des corbeaux.

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