l'ermite du heystber

 

 

l'ermite du heystbe

 

 

A la sortie du village de Hombourg vers Montzen, il y a un chemin en cul de sac qui mène au Heystberg et qui aboutit à un endroit solitaire. Un ermite y avait élu domicile dans une simple hutte faite de branchages et couverte de mousse, meublée seulement d'une table, de deux chaises et d'un grabat. L'homme aux cheveux hirsutes et à la barbe toute blanche était vêtu à la manière des moines. Tout le monde le connaissait, mais personne ne savait d'où il venait. Pas mal de gens pérégrinaient de temps à autre chez lui et lui apportaient du beurre, des œufs ou d'autres aliments. Le moine accueillait son monde fort aimablement et remerciait en assurant les visiteurs de ses prières et de ses conseils. Il parlait peu, mais tous ses traits révélaient une extrême bienveillance.

Pourtant tout visiteur devinait qu'il planait autour de la hutte un secret et il en aurait encor été plus convaincu s'il avait vu l'ermite se rendre tous les soirs dans un fourré voisin, s'incliner devant une simple croix, dressée sur une tombe, parmi les fougères, pour y prier et pleurer à chaudes larmes.Qui avait bien pu dresser cette croix là ? Et pourquoi ?

C'était un merveilleux soir d'automne. Le vieillard était dans sa hutte, plongé dans ses pensées, lorsque , tout à coup, contre toute habitude à cette heure, il entendit des pas à l'extérieur. Il se leva, alla à la porte qu'il ouvrit avec prudence et vit devant lui un homme d'une stature assez conséquente, la barbe grisonnante et le visage bruni par le soleil.

« Que désirez-vous » dit-il à l'inconnu. 

Celui-ci ne répondit pas immédiatement. Puis, après avoir observé le moine de plus près : « Non, dit-il, je ne me trompe pas, c'est bien toi Willy ! »

Surpris, l'ermite recula. « Oui, je te reconnais, c'est bien toi. Certes, les années t'ont changé, mais ton regard si doux est toujours celui de ta jeunesse. C'est à tes yeux que je t'ai reconnu. Et ces mêmes yeux me regardent comme s'ils ne m'avaient jamais vu. Le temps est-il donc si peu clément qu'il m'a tout ravi et ne m'a vraiment rien laissé du passé, de nos jeux d'enfance, de ton ami intime, au point que tu n'as même pas reconnu ma voix ? »

« Fritz, c'est toi ? Est-ce possible ? », dit l'Ermite en tendant la main que l'étranger saisit chaleureusement. Il reprit : « Oui, c'est moi. Tu me reconnais enfin. Un demi-siècle s'est écoulé depuis que le hasard nous a séparés et pourtant tout se déroule encore devant mes yeux comme si c'était hier. Nous étions jeunes et forts : nous jouissions de la vie et rêvions de bonheur et d'amour. Ton rêve était devenu réalité : Adeline ! »

« Laissons la paix aux défunts » reprit le moine, tout en ouvrant largement la porte. « Entre mon ami, et sois le bienvenu dans ma pauvre cabane, le seul bien que je possède encore sur terre. Je n'ai ni cave, ni cuisine et ne puis t'offrir qu'un bol de lait et un morceau de pain. C'est mon ordinaire »

« Du pain et du lait, reprit le visiteur, et une bonne conscience ! Ma vie aurait été heureuse si j'avais pu me réjouir, tous les jours, de ce ravitaillement ! » « Alors, réjouis-toi, au moins aujourd'hui ! »

Les deux vieillards mangèrent de bon appétit. Puis, l'Ermite demanda à l'ami retrouvé de lui raconter sa vie.

« Je crains fort que tu ne puisses t'édifier d'une vie gâchée ! »

« Qui sait …et si le bonheur t'a fait défaut, je pourrai du moins partager ta peine »

« Ma vie est une vie brisée, reprit l'hôte. D'ailleurs qu'est-ce que l'existence peut bien réserver à un homme, torturé par le remord, l'esprit peuplé de fantômes, dont le seul but est d'échapper à son destin »

L'ermite devint tout pâle. « Mais, Fritz, comment peux-tu parler de la sorte ! Tu n'es tout de même pas un criminel ? »

« Tu ne comprends pas et tu ne saurais pas me comprendre. Tu ignores dans quel abîme de jalousie et de haine un homme peut tomber »

« Bon Dieu ! », soupira l'ermite. 

« L'irréparable était fait, continua le malheureux. J'ai quitté le foyer familial et me suis enfui à l'étranger, rongé de chagrin et poursuivi, jour et nuit, d'indicibles souffrances. J'en étais arrivé à l'idée que seule la mort pouvait mettre un terme à ma douleur. Je l'appelais à mon secours. Et voilà que j'entendis des roulements de tambour et des sonneries de trompettes. Je me trouvais en France où l'armée partait en guerre. Que pouvais-je trouver de mieux ? Je me suis engagé et j'ai rôdé de pays en pays, d'une bataille à l'autre, de victoire en défaite, à travers lesquelles, des milliers de compagnons ont trouvé la mort alors que moi je la cherchais, en vain. Je ne la trouvai ni à Austerlitz ni à Iéna ni dans l'enfer de glace en Russie, pas même à la Bérésina qui faillit m'engloutir. A Leipzig pourtant, je croyais que mon heure avait sonné : une balle m'atteignit en pleine poitrine et m'étendit sans connaissance, par terre. Quand je me suis réveillé, ce n'était pas la mort qui était à mon chevet, mais de braves paysans qui m'avaient recueilli et hébergé, prêts à me soigner jusqu'à la guérison complète. Celle-ci se fit bien attendre. Des mois passèrent avant d'être à même de me débrouiller sans aide. Je ne retournai pas en France. Comme jadis l'éternel juif errant, je traînai ma misérable existence de village en village, de ville en ville. Des années passèrent ainsi jusqu'au jour où, sans m'en rendre compte, je me suis retrouvé sur le sol natal »

L'ermite n'avait pas interrompu son hôte durant tout son récit. « Fritz, lui dit-il alors, quelle idée t'a poussé à faire visite à ton ancien ami ? « 

« Je n'ai cessé de penser à toi, tous les jours ! » 

« Mais, qui t'a signalé mon refuge ? »

« Personne, j'ai tout simplement, voici peu, entendu parler d'un ermite qui séjournait à la lisière du bois et lorsqu'on m'a décrit l'endroit, j'ai deviné que ce ne pouvait être que toi l'ermite ! »

« Comment pourrais-je te comprendre, demanda le moine, chacun de tes mots semble cacher un secret ? »

« Peut-être cela vaut-il mieux ainsi. N'insiste pas et raconte moi plutôt ta vie. Depuis quand as-tu élu domicile dans cette solitude ? »

« Depuis le jour où, ici, Adeline… » L'ermite éclata en sanglots.

« …qui te fut arrachée et poignardée sous tes yeux », continua l'étranger. » Prions, nous aussi ! » reprit l'étranger, tout ému.

Et à la lumière vacillante de la lanterne, les deux s'inclinèrent pour prier devant la tombe dont l'histoire a perdu la trace, mais la légende pas le souvenir.

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